mardi 17 avril 2007

Mensonges à la folie V

Moi, les mensonges, je connais ça! C’est vrai. J’en entends à longueur de journée, parfois même le soir et le week-end et ce, depuis toujours, enfin pas tout à fait. Disons depuis 1921. Cette année-là, je me souviens très bien que le jeune John Augustus Larson étudiait en médecine à Berkeley, la célèbre université de Californie. Il était un élève extrêmement brillant qui ne sortait jamais son nez de ses livres ou de ses notes de cours. Des amis? Je ne lui en connaissais pas. Peut-être le fait qu’il soit né dans le petit village de Shelburne en Nouvelle-Écosse expliquait son entêtement à vouloir réussir, et par conséquent à ne pas se laisser aller aux distractions. Remarquez, c’est moi qui le déduit. Peut-être qu’au fond, il était juste comme ça, un solitaire. Du coup, dès qu’il rentrait à la maison le soir, nous passions beaucoup de temps ensemble. Parfois, un officier de police du département de police de Berkeley se joignait à nous, mais la plupart du temps, nous restions tous les deux. J’étais un peu plus vieux que lui.

Pour la petite histoire, et bien sachez que c’est chez un Italien, Cesar Lombroso, que j’ai été conçu, en 1885. Je dis bien un Italien, car je ne veux pas employer délibérément le mot «père». Pourquoi ? Parce que je ne suis sûr de rien. Ce que je sais cependant, c’est que c’est chez lui que j’ai vécu mes premières expériences. Lombroso bénéficiait d’un don exceptionnel, celui de déterminer l’honnêteté ou la malhonnêteté chez les gens qui nous entouraient. Sans doute son métier de médecin et de psychiatre y était pour quelque chose. Enfin, bref, c’est quand même chez lui que j’ai découvert ce qu’était le mensonge. C’était vraiment stupéfiant de voir défiler tous ces gens dont la pression sanguine ne faisait qu’un tour, lorsque Lombroso les surprenait en flagrant délit de mensonge. Quel spectacle ! Pitoyable, certes, mais quel spectacle… Je m’en délectais. Fièrement, je claironnais que j’y étais pour quelque chose. Non, non, rien de prétentieux dans ce geste, simplement les faits qui me font croire que j’y étais vraiment pour quelque chose, parce qu’à chaque fois qu’une personne mentait de façon frivole ou de façon pernicieuse, j’étais présent… là… tout près.

Malheureusement, malgré toutes ces années passées aux côtés de Lombroso et notre apparente grande complicité - souvent je l’entendais dire « piccolo è tutta la mia vita » -, l’Italien me laissa tomber. Il vint à ne plus s’occuper de moi. Tel un vieux dossier, il m’avait tabletté. Alors, comme visiblement, je n’avais plus rien à apprendre de lui, Sir James Mackenzie me prit sous son aile, dans le but inavoué de faire de moi, SON objet. Évidemment, tout cela me semblait incroyable car j’avais là, une chance inouïe de montrer à tous ce que j’avais dans le ventre. Mais Sir James Mackenzie ne travaillait pas seul sur mon cas. Il se faisait souvent aider par son ami Sebastien Shaw, un horloger de Lancashire, en Angleterre. Ce dernier était plutôt du genre à ne pas perdre son temps. Réglant tout au quart de tour, je me devais de suivre son rythme et surtout d’être à la hauteur de ses attentes. Mais je ne l’étais pas. Situations embarrassantes sur situations embarrassantes, je me retrouvai le temps d’un autre mensonge, aux États-Unis chez le docteur William Moulton Marstan, un avocat américain et psychologue. Une fois de plus, les déformations volontaires de la vérité me nuirent terriblement. Enfin bon, je vous épargne les détails, puisque après ce triste et court épisode chez le doc Marstan, je me suis retrouvé sous le chaud soleil de la Californie, mais enfermé entre une chambre d’étudiant, celle de John Augustus Larson, et un de ces sombres et miteux laboratoires universitaires. Plus j’y pense et plus je crois que tout a commencé là. En 1921. Larson avait entendu parler de moi, alors qu’il venait de se pointer au département de police de Berkeley pour porter plainte. Quelqu’un lui avait volé son vélo, son unique moyen de transport. Il y tenait. Dans l’attente de témoigner devant un des agents, il écoutait d’une oreille plus attentive qu’il ne le laissait paraître les conversations des deux officiers, postés devant la machine à café. Le jeune étudiant entendit alors combien les policiers avaient de la difficulté à soutirer des informations aux différents suspects qu’ils interrogeaient. Mais qu’il existait un moyen qui pourrait peut-être les aider à résoudre leurs enquêtes criminelles.

En chemin, il n’eut de cesse de penser à la discussion qu’avaient tenue les deux hommes. Il se dirigea aussi vite qu’il le put, à pied, vers la bibliothèque de l’université et se plongea, jusqu’au soir, dans des encyclopédies diverses, histoire de trouver une idée géniale.

Et c’est là que je fis mon entrée officielle dans la vie de John A, Larson. Il trouva en effet les résultats des travaux du docteur Cesar Lombroso. Vous vous souvenez? Celui chez qui j’ai découvert ce qu’était le mensonge. Puis, poursuivant ses recherches inlassablement, il lut d’autres textes relatant notamment les expériences de Sir James Mackenzie et même celles du docteur William Moulton Marstan. Sans le vouloir, j’étais lié à jamais à ce jeune psychologue en devenir. Ensemble, nous avons travaillé des heures, des jours et des mois. Il ne vivait que pour moi, ne pensait qu’à moi. Il me tritura, me modela à son image, améliora mon apparence, m’aida à savoir qui j’étais vraiment. Il voulait tellement que je sois parfait qu’il n’en dormait plus. Aucun détail ne lui échappait. Oui, je devais être parfait. Et quand je répondis enfin à ses attentes, nous primes rendez-vous au poste de police. Il ne fallait pas que je déraille car pour John Augustus, c’était le jour de sa vie. Les officiers nous avaient préparé la salle de conférence et tout semblait en place pour une première expérience. Lorsque Larson eut fini les présentations, je savais que c’était à moi de jouer. Je réussis le test haut la main. Je ne mesurais pas la vérité, mais je réagissais, comme il me l’avait enseigné, au corps humain. Au pas au mien, puisque je n’ai pas d’enveloppe charnelle. Vous l’avez, en effet, compris, je ne suis qu’un polygraphe, ou si vous préférez un détecteur de mensonge. Et quand je vous dis que les mensonges, je connais ça, figurez-vous que ce ne sont pas des blagues. J’en entends plus d’un million par année.

Corinne

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