Je n’entends plus rien, seulement les battements de mon cœur. Popom…Popom. Je me concentre afin de retrouver un rythme régulier. Entre chacun des battements qui me déchirent la poitrine, je compte, 3…2…, puis de 3 coups de tonnerre à la seconde qui me font sursauter. Je dois y arriver.
Ce matin, au sortir du lit, à peine réveillée et entre 2 bâillements, ma fille m’a demandé quand son père allait revenir et s’il était partit pour toujours avec cette « belle grande madame». J’ai prétexté avoir oublié une casserole sur le feu pour éviter de lui répondre. Quoi lui dire? Que cette « belle grande madame » est en fait la chienne qui m’a volé mon mari? Que son père traverse la crise de la 40aine et qu’il est à la recherche de jeunes corps et d’implants mammaires? Que je suis rendu moche et inintéressante à force de laisser agir les choses et le temps sur moi plutôt que de réagir? Que son père ne reviendra sans doute pas car, soyons honnête, le bonheur avait depuis longtemps déserté notre toit? Par chance, mon subterfuge et la tasse de chocolat chaud que je lui ai apporté lui ont fait oublier et sa question, et ma réponse.
Ça tambourine toujours aussi fort là-dedans, mais de façon plus régulière. Mes yeux sont fermés et j’ai peur de les ouvrir. J’aime ce noir qui me recouvre. D’ailleurs j’aime le noir tout court. En plus d’amincir la silhouette, le noir camoufle, dissimule, masque. Masque – Mascara – Mascarade. Je peux me fondre dans le noir. Fondue au chocolat noir. Je délire, me laisse emporter par les mots. Maudit – Mots dits – Mauviette. Dans mon âme, il y un écho. Je surf sur les résonances. Je vague – divague.
En arrivant au travail à 8h30, j’avais déjà les yeux et la chemise cernés, les uns par manque de sommeil, l’autre à cause du café but à la hâte dans la voiture. Après m’avoir lancé un regard de travers, le patron m’a invité à passer dans son bureau. Je voyais déjà la scène et je n’avais en cet instant aucune disposition pour le jeu. À contrecoeur, je m’y suis rendu, les yeux pointés vers le sol et les épaules courbées, telle une coupable sur le banc des accusés. Pourtant je ne me sentais nullement coupable. Juste lasse.
-Ève, ça se voit bien que tu traverses un mauvais quart d’heure. T’as pas envie d’en parler?
- …
-Tu sais, je sais me montrer compréhensif, ça fait du bien de se vider le cœur.
- …
-Est-ce que tu as des ennuis à la maison? Avec tes enfants? Ton mari?
- …
-Parles bon sang Ève, tu accumules les erreurs et je ne sais plus comment faire pour les camoufler. Je ne peux pas demander à Gérard de passer sans cesse derrière toi pour te couvrir!
- …
-Bon dieu de merde, t’entends ce que je te dis?
- …
-OK là! Tu ne me donnes plus le choix Ève, je te donne le reste de la semaine pour te reposer et faire le point. Lundi matin, ok? Lundi matin je veux te voir revenir en forme. Ce sera ça ou bien…
J’ai tenté d’ouvrir les yeux, mais de l’eau perlait par leur interstice, m’obligeant à les refermer aussitôt. De l’eau qui coule, qui sort par les trous de mon corps. Pourquoi des piercings lorsqu’on a le corps déjà troué de partout? Cette eau qui s’écoule, ce ne sont pas des larmes, parce que des larmes, je n’en ai plus. Je suis prisonnière du noir de mes yeux. Mon cœur cogne maintenant moins fort. Il se fait plus discret.
En entrant plus tôt que prévu à la maison, j’avais un message :
-Allo Ève, c’est maman…J’ai téléphoné au travail et on m’a dit que tu étais en congé pour le reste de la semaine? Tu dois avoir une grosse grippe aussi, j’tavais prévenu la semaine dernière de te couvrir mieux que ça! Ca t’y d’l’allure de sortir nu tête à -30 degré! Bon j’voulais te dire que ta cousine Francine organise une fête pour ta tante Germaine qui va avoir 75 ans. Tu te souviens de ta cousine Francine? Pis de ta matante Germaine? Bon ben on va faire ça au … au…ah pis! C’est trop plate de parler à ta machine, faque rappelles-moi là, pis vite, tu sais que c’est pas bon pour ma pression quand je suis inquiète…maudits enfants égoïstes va…si je peux partir, tu vas l’avoir la paix!
Maman, maman tourmente, maman mamelles, maman matrone. Si tu m’avais dit, j’suis pas sûre que j’t’aurais choisie! Mais a-t-on réellement le choix de ses parents? Je respire presque normalement. Ca vient tout seul; c’est la machine humaine qui reprend ses droits. D’ailleurs je ne cherche plus à contrôler ce corps que je ne reconnais plus comme le mien. J’ai cessé toute revendication dans ce domaine depuis…depuis…en fait j’ignore depuis quand j’ai abdiqué. Je suis un automate. Tomate – Patate – Patraque – CLAQUE!
J’étais étendue sur le divan lorsque la sonnerie du téléphone a retentie. Patrick. Il ne pourrait aller chercher la petite à l’école ce soir, un rendez-vous de dernière minute ultra-archi-important-et-qu’il-ne-peut-absolument-pas annuler-ou-reporter. Ca m’a laissé de glace. De toute façon, cette chanson, je la connaissais par cœur. Toujours le même refrain, il n’y a qu’au couplet qu’il apportait parfois de légères variantes.
Je m’enfonce toujours plus profondément dans la noirceur. Je sens ma peau qui rétrécie, bientôt, elle ne me fera plus. Je frissonne. Je ne vois pas l’heure, mais je sais qu’il est bientôt temps d’aller chercher Élizabeth à l’école. Et si je n’y allais pas? De toute façon, lorsqu’elle me regarde, lorsqu’elle me parle, je sais ce qu’elle voit : rien du tout. Je suis devenue transparente. Plus rien ne me fait réagir. Plus rien n’a d’emprise sur moi.
Je suis vide de toute substance. J’ai lutté autant que j’ai pu, j’ai menti à la folie, aux autres, mais surtout à moi. J’ai menti jusqu’à en devenir folle. Jusqu’à me perdre. Jusqu’à en perdre la tête. La ligne est si mince qu’un beau jour, sans m’en rendre tout à fait compte, je l’ai franchi. Peut-être pensais-je y trouver un réconfort? Ce n’est pas tout à fait faux. Coupé du reste du monde, la souffrance n’existe plus.
Voilà. Je n’existe plus. Ni pour personne, ni pour moi. Alors je vais me laisser couler. Je n’ai qu’à baisser la tête de quelques petits centimètres et laisser l’eau entrer dans mes poumons. Il paraît que ce n’est pas souffrant. Qu’on a le temps de revoir le film de sa vie. Existe-t-il un moment que j’aimerais revivre…je ne le crois pas. De revoir ma vie sera la confirmation qu’il ne pouvait exister d’autre fin que celle-ci.
Mon cœur bat toujours. La peur, comme le reste, m’a abandonnée. C’est signe qu’il est temps. Tout de même, je me demande qui de Patrick, maman ou Élizabeth me trouvera le premier, dans la baignoire toute ratatinée? À moins que ça ne soit le concierge ou un agent de police? Ce serait mieux ainsi. Au fond, ça m’est complètement égal.
Sur ma tombe, je veux qu’on inscrive ceci :
Ici gît l’ombre de moi-même
Je vous ai vu
Je vous ai haï
Je nous ai menti
Ayant sombré dans la folie
Je m’enfuis
Lyne
Ce matin, au sortir du lit, à peine réveillée et entre 2 bâillements, ma fille m’a demandé quand son père allait revenir et s’il était partit pour toujours avec cette « belle grande madame». J’ai prétexté avoir oublié une casserole sur le feu pour éviter de lui répondre. Quoi lui dire? Que cette « belle grande madame » est en fait la chienne qui m’a volé mon mari? Que son père traverse la crise de la 40aine et qu’il est à la recherche de jeunes corps et d’implants mammaires? Que je suis rendu moche et inintéressante à force de laisser agir les choses et le temps sur moi plutôt que de réagir? Que son père ne reviendra sans doute pas car, soyons honnête, le bonheur avait depuis longtemps déserté notre toit? Par chance, mon subterfuge et la tasse de chocolat chaud que je lui ai apporté lui ont fait oublier et sa question, et ma réponse.
Ça tambourine toujours aussi fort là-dedans, mais de façon plus régulière. Mes yeux sont fermés et j’ai peur de les ouvrir. J’aime ce noir qui me recouvre. D’ailleurs j’aime le noir tout court. En plus d’amincir la silhouette, le noir camoufle, dissimule, masque. Masque – Mascara – Mascarade. Je peux me fondre dans le noir. Fondue au chocolat noir. Je délire, me laisse emporter par les mots. Maudit – Mots dits – Mauviette. Dans mon âme, il y un écho. Je surf sur les résonances. Je vague – divague.
En arrivant au travail à 8h30, j’avais déjà les yeux et la chemise cernés, les uns par manque de sommeil, l’autre à cause du café but à la hâte dans la voiture. Après m’avoir lancé un regard de travers, le patron m’a invité à passer dans son bureau. Je voyais déjà la scène et je n’avais en cet instant aucune disposition pour le jeu. À contrecoeur, je m’y suis rendu, les yeux pointés vers le sol et les épaules courbées, telle une coupable sur le banc des accusés. Pourtant je ne me sentais nullement coupable. Juste lasse.
-Ève, ça se voit bien que tu traverses un mauvais quart d’heure. T’as pas envie d’en parler?
- …
-Tu sais, je sais me montrer compréhensif, ça fait du bien de se vider le cœur.
- …
-Est-ce que tu as des ennuis à la maison? Avec tes enfants? Ton mari?
- …
-Parles bon sang Ève, tu accumules les erreurs et je ne sais plus comment faire pour les camoufler. Je ne peux pas demander à Gérard de passer sans cesse derrière toi pour te couvrir!
- …
-Bon dieu de merde, t’entends ce que je te dis?
- …
-OK là! Tu ne me donnes plus le choix Ève, je te donne le reste de la semaine pour te reposer et faire le point. Lundi matin, ok? Lundi matin je veux te voir revenir en forme. Ce sera ça ou bien…
J’ai tenté d’ouvrir les yeux, mais de l’eau perlait par leur interstice, m’obligeant à les refermer aussitôt. De l’eau qui coule, qui sort par les trous de mon corps. Pourquoi des piercings lorsqu’on a le corps déjà troué de partout? Cette eau qui s’écoule, ce ne sont pas des larmes, parce que des larmes, je n’en ai plus. Je suis prisonnière du noir de mes yeux. Mon cœur cogne maintenant moins fort. Il se fait plus discret.
En entrant plus tôt que prévu à la maison, j’avais un message :
-Allo Ève, c’est maman…J’ai téléphoné au travail et on m’a dit que tu étais en congé pour le reste de la semaine? Tu dois avoir une grosse grippe aussi, j’tavais prévenu la semaine dernière de te couvrir mieux que ça! Ca t’y d’l’allure de sortir nu tête à -30 degré! Bon j’voulais te dire que ta cousine Francine organise une fête pour ta tante Germaine qui va avoir 75 ans. Tu te souviens de ta cousine Francine? Pis de ta matante Germaine? Bon ben on va faire ça au … au…ah pis! C’est trop plate de parler à ta machine, faque rappelles-moi là, pis vite, tu sais que c’est pas bon pour ma pression quand je suis inquiète…maudits enfants égoïstes va…si je peux partir, tu vas l’avoir la paix!
Maman, maman tourmente, maman mamelles, maman matrone. Si tu m’avais dit, j’suis pas sûre que j’t’aurais choisie! Mais a-t-on réellement le choix de ses parents? Je respire presque normalement. Ca vient tout seul; c’est la machine humaine qui reprend ses droits. D’ailleurs je ne cherche plus à contrôler ce corps que je ne reconnais plus comme le mien. J’ai cessé toute revendication dans ce domaine depuis…depuis…en fait j’ignore depuis quand j’ai abdiqué. Je suis un automate. Tomate – Patate – Patraque – CLAQUE!
J’étais étendue sur le divan lorsque la sonnerie du téléphone a retentie. Patrick. Il ne pourrait aller chercher la petite à l’école ce soir, un rendez-vous de dernière minute ultra-archi-important-et-qu’il-ne-peut-absolument-pas annuler-ou-reporter. Ca m’a laissé de glace. De toute façon, cette chanson, je la connaissais par cœur. Toujours le même refrain, il n’y a qu’au couplet qu’il apportait parfois de légères variantes.
Je m’enfonce toujours plus profondément dans la noirceur. Je sens ma peau qui rétrécie, bientôt, elle ne me fera plus. Je frissonne. Je ne vois pas l’heure, mais je sais qu’il est bientôt temps d’aller chercher Élizabeth à l’école. Et si je n’y allais pas? De toute façon, lorsqu’elle me regarde, lorsqu’elle me parle, je sais ce qu’elle voit : rien du tout. Je suis devenue transparente. Plus rien ne me fait réagir. Plus rien n’a d’emprise sur moi.
Je suis vide de toute substance. J’ai lutté autant que j’ai pu, j’ai menti à la folie, aux autres, mais surtout à moi. J’ai menti jusqu’à en devenir folle. Jusqu’à me perdre. Jusqu’à en perdre la tête. La ligne est si mince qu’un beau jour, sans m’en rendre tout à fait compte, je l’ai franchi. Peut-être pensais-je y trouver un réconfort? Ce n’est pas tout à fait faux. Coupé du reste du monde, la souffrance n’existe plus.
Voilà. Je n’existe plus. Ni pour personne, ni pour moi. Alors je vais me laisser couler. Je n’ai qu’à baisser la tête de quelques petits centimètres et laisser l’eau entrer dans mes poumons. Il paraît que ce n’est pas souffrant. Qu’on a le temps de revoir le film de sa vie. Existe-t-il un moment que j’aimerais revivre…je ne le crois pas. De revoir ma vie sera la confirmation qu’il ne pouvait exister d’autre fin que celle-ci.
Mon cœur bat toujours. La peur, comme le reste, m’a abandonnée. C’est signe qu’il est temps. Tout de même, je me demande qui de Patrick, maman ou Élizabeth me trouvera le premier, dans la baignoire toute ratatinée? À moins que ça ne soit le concierge ou un agent de police? Ce serait mieux ainsi. Au fond, ça m’est complètement égal.
Sur ma tombe, je veux qu’on inscrive ceci :
Ici gît l’ombre de moi-même
Je vous ai vu
Je vous ai haï
Je nous ai menti
Ayant sombré dans la folie
Je m’enfuis
Lyne
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