J’ai 2 ans, je parle franc, je fais rire maman. Déjà je ne porte plus de couches, mais j’ai tendance à exhiber mon talent artistique en peinturant les murs de ma chambre avec mon caca. Quant à moi, je ne me souviendrai plus de rien, mais c’est ce qu’on va me raconter.
Je viens de souffler onze bougies sur mon gâteau d’anniversaire. Maintenant ce n’est plus mon talent artistique que j’exhibe, mais plutôt mon nombril. Vite, qu’on en finisse de ce cirque, j’veux juste rejoindre mes amis et apprendre le vrai sens du mot « fête ». Après avoir ingurgité une bouteille de vinasse, à la paille bien entendu, pour l’effet, et avoir fumé mon premier joint, j’ai eu comme un malaise. De cet épisode, je ne garderai qu’un vague souvenir et une tache permanente de vomis sur ma doudou. Maman me le rappellera plus tard, surtout en présence de mes amis!
Wow, yo man! 18 ans, c’est chill! Plus besoin de fausses cartes et j’peux m’envoyer en l’air quand ça me tente. Le Cégep dépasse mes attentes. C’est pas tout d’apprendre dans les livres, ici on privilégie l’expérience : comment bien proportionner son bloody Caesar ou bien comment construire une pipe à eau à partir d’objets anodins. Ne cherchez pas ma photo dans l’album de finissants, trop occupée à vivre, il semblerait que j’ai oublié d’ouvrir mes livres. C’est ce que j’en conclurai lorsque je regarderai mes relevés de notes.
20 ans. Je change de niveau de langage. Maintenant je m’exprime avec l’accent pointu, l’accent des gens qui PENSENT et qui SAVENT. Comme moi. Je parle la langue de ma génération. Non, mais c’est vrai, les vieux sont à côté de la plaque. Ils ne sont plus dans le coup. Qu’ils se taisent à jamais et qu’ils nous laissent la place. J’ai la vie devant moi et le vent dans les voiles. Il semblerait qu’effectivement, j’aurai la vie devant moi!
À ce stade-ci, j’ai plutôt tendance à vouloir taire mon âge. D’accord, 40 ans ce n’est pas vraiment vieux, mon intelligence n’est en rien diminuée, et comme j’ai passé les 10 dernières années au gym, mon corps n’est pas trop mal non plus, mais c’est le chiffre 40, le fait qu’il représente la moyenne de la durée de vie d’un être humain, qui me dérange. J’ai cumulé les amours, et les séparations aussi. Pas d’enfants, non, les enfants c’est trop con, et puis ça vous magane un cul! Je fais carrière en mode pour adolescents; les chandails bedaine et les minis-mini-jupes, c’est moi. Je suis plutôt fière de ce que j’ai accompli. On me rappellera plus tard que ce n’était pas mon meilleur coup.
J’ai arrêté de compter parce que ça ne marche plus. J’ai autour de 152 ans, mais le processus de vieillissement s’est arrêté chez moi vers l’âge de 46 ans. J’ai consulté des spécialistes afin de comprendre ce qui m’arrivait, et aussi pour justifier mon apparence auprès de ma famille et de mes amis qui me soupçonnaient d’avoir recours à la chirurgie esthétique de façon abusive. Ils (les spécialistes) n’ont jamais rien trouvé et moi j’ai arrêté de m’en faire à 115 ans. Je venais de passer 35 ans à attendre la mort. Il paraît que je l’attendrai longtemps.
Comme je ne semble pas vouloir m’éteindre, aussi bien me remettre à vivre. Côté boulot c’est fantastique, j’en suis à ma 10e carrière. Après la mode, je me suis investie dans la coopération internationale. Faut dire que le monde va de mal en pis et que je n’ai pas eu à quitter le continent pour être utile. Après les bombardements de 2436, il n’est plus resté grand-chose de la Gaspésie, terre de mes aïeux. Ensuite je fus quelque temps prostituée, rêve que je caressais depuis toujours. C’est la misère humaine qui m’a inspirée ce besoin de pousser plus loin la notion d’entraide. Comme le monde était en reconstruction, j’ai voulu faire ma part et je suis devenue ensuite ingénieure. Et puis voilà quoi, les boulots se sont succédé, et les hommes et les femmes aussi. Bien oui, ne croyez pas que l’on vit 700 ans sans tâter de la polygamie et de la bisexualité! De plus, il faut varier, car je suis un peu lasse tout de même d’enterrer des gens. Ça tombe comme des mouches. Et puis en dehors du travail, de l’amour, de la mafia et de la religion, j’en ai tellement fait et vu que vous comprendrez que certains bouts de ce récit me seront rapportés. La mémoire étant une faculté qui oublie!
C’est mon anniversaire aujourd’hui, j’ai quelque chose comme 854 ans. Je me suis levée en pleine forme et j’ai pris la décision de couper tous les contacts avec ma famille. Nous en sommes à la 26e génération. Toute une gang de petits morveux profiteurs. Je ne suis toujours pas idiote et je comprends bien leur petit manège. Ils se passent le mot de génération en génération concernant le montant de mes REER, plutôt élevé je dois l’admettre (il a même fallu inventer un mot pour désigner cette fortune). Ils me collent au cul d’en l’espoir d’en tirer quelques profits. Qu’ils aillent au diable, de toute façon ils crèveront tous avant moi! Enfin, c’est ce que moi-même j’en conclurai chaque fois que l’un d’eux trépassera.
Je suis un peu fatiguée là-là. À mille ans, je crois bien avoir fait le tour. C’est étonnant tout de même de constater que je n’ai rien fait d’extraordinaire. Depuis toutes ces années, j’aurais bien pensé avoir un jour mon heure de gloire! J’ai dormi environ 2 920 000 heures, ingurgité plusieurs kilos de nourriture et de litres de liquide, surtout de l’alcool. Je crois avoir fait l’amour 3 054 050 fois (il ne faut pas oublier mes 36 années de travail en prostitution). Autour de moi, j’ai fait le bien parfois, et le mal aussi, mais chaque fois avec passion. Je vous entends d’ici me dire que ce temps aurait pu être mieux utilisé. Ben voyons. Tant qu’on est dedans, on ne le voit jamais passer. Vous saurez peut-être me le dire un jour.
Ce soir j’ai essayé une nouvelle drogue (en passant, le cannabis n’existe plus depuis 2438, il s’est éteint à peu près en même temps que la Gaspésie), la chrynéotaraphine. Wow! Après avoir été gelée, au sens littéral du terme, j’ai eu des visions. Une réminiscence. Je me suis revue le soir de mes 11 ans. Ma longévité je la dois au pacte que j’ai fait avec le Diable ce soir-là. Il m’apprendra au matin de mes 1001 ans, jour où je cesserai pour toujours de me relever, que je me suis prêtée à sa science de la vie éternelle afin qu’il puisse étudier le phénomène chez moi. Il a finalement gagné son pari contre Dieu : l’Homme, qu’il vive 100 ans ou 1000 ans, sera toujours l’étranger du temps.
Malheureusement, on m’empêchera de me souvenir de ma vie et je ne pourrai jamais partager avec vous cette science.
Lyne
Je viens de souffler onze bougies sur mon gâteau d’anniversaire. Maintenant ce n’est plus mon talent artistique que j’exhibe, mais plutôt mon nombril. Vite, qu’on en finisse de ce cirque, j’veux juste rejoindre mes amis et apprendre le vrai sens du mot « fête ». Après avoir ingurgité une bouteille de vinasse, à la paille bien entendu, pour l’effet, et avoir fumé mon premier joint, j’ai eu comme un malaise. De cet épisode, je ne garderai qu’un vague souvenir et une tache permanente de vomis sur ma doudou. Maman me le rappellera plus tard, surtout en présence de mes amis!
Wow, yo man! 18 ans, c’est chill! Plus besoin de fausses cartes et j’peux m’envoyer en l’air quand ça me tente. Le Cégep dépasse mes attentes. C’est pas tout d’apprendre dans les livres, ici on privilégie l’expérience : comment bien proportionner son bloody Caesar ou bien comment construire une pipe à eau à partir d’objets anodins. Ne cherchez pas ma photo dans l’album de finissants, trop occupée à vivre, il semblerait que j’ai oublié d’ouvrir mes livres. C’est ce que j’en conclurai lorsque je regarderai mes relevés de notes.
20 ans. Je change de niveau de langage. Maintenant je m’exprime avec l’accent pointu, l’accent des gens qui PENSENT et qui SAVENT. Comme moi. Je parle la langue de ma génération. Non, mais c’est vrai, les vieux sont à côté de la plaque. Ils ne sont plus dans le coup. Qu’ils se taisent à jamais et qu’ils nous laissent la place. J’ai la vie devant moi et le vent dans les voiles. Il semblerait qu’effectivement, j’aurai la vie devant moi!
À ce stade-ci, j’ai plutôt tendance à vouloir taire mon âge. D’accord, 40 ans ce n’est pas vraiment vieux, mon intelligence n’est en rien diminuée, et comme j’ai passé les 10 dernières années au gym, mon corps n’est pas trop mal non plus, mais c’est le chiffre 40, le fait qu’il représente la moyenne de la durée de vie d’un être humain, qui me dérange. J’ai cumulé les amours, et les séparations aussi. Pas d’enfants, non, les enfants c’est trop con, et puis ça vous magane un cul! Je fais carrière en mode pour adolescents; les chandails bedaine et les minis-mini-jupes, c’est moi. Je suis plutôt fière de ce que j’ai accompli. On me rappellera plus tard que ce n’était pas mon meilleur coup.
J’ai arrêté de compter parce que ça ne marche plus. J’ai autour de 152 ans, mais le processus de vieillissement s’est arrêté chez moi vers l’âge de 46 ans. J’ai consulté des spécialistes afin de comprendre ce qui m’arrivait, et aussi pour justifier mon apparence auprès de ma famille et de mes amis qui me soupçonnaient d’avoir recours à la chirurgie esthétique de façon abusive. Ils (les spécialistes) n’ont jamais rien trouvé et moi j’ai arrêté de m’en faire à 115 ans. Je venais de passer 35 ans à attendre la mort. Il paraît que je l’attendrai longtemps.
Comme je ne semble pas vouloir m’éteindre, aussi bien me remettre à vivre. Côté boulot c’est fantastique, j’en suis à ma 10e carrière. Après la mode, je me suis investie dans la coopération internationale. Faut dire que le monde va de mal en pis et que je n’ai pas eu à quitter le continent pour être utile. Après les bombardements de 2436, il n’est plus resté grand-chose de la Gaspésie, terre de mes aïeux. Ensuite je fus quelque temps prostituée, rêve que je caressais depuis toujours. C’est la misère humaine qui m’a inspirée ce besoin de pousser plus loin la notion d’entraide. Comme le monde était en reconstruction, j’ai voulu faire ma part et je suis devenue ensuite ingénieure. Et puis voilà quoi, les boulots se sont succédé, et les hommes et les femmes aussi. Bien oui, ne croyez pas que l’on vit 700 ans sans tâter de la polygamie et de la bisexualité! De plus, il faut varier, car je suis un peu lasse tout de même d’enterrer des gens. Ça tombe comme des mouches. Et puis en dehors du travail, de l’amour, de la mafia et de la religion, j’en ai tellement fait et vu que vous comprendrez que certains bouts de ce récit me seront rapportés. La mémoire étant une faculté qui oublie!
C’est mon anniversaire aujourd’hui, j’ai quelque chose comme 854 ans. Je me suis levée en pleine forme et j’ai pris la décision de couper tous les contacts avec ma famille. Nous en sommes à la 26e génération. Toute une gang de petits morveux profiteurs. Je ne suis toujours pas idiote et je comprends bien leur petit manège. Ils se passent le mot de génération en génération concernant le montant de mes REER, plutôt élevé je dois l’admettre (il a même fallu inventer un mot pour désigner cette fortune). Ils me collent au cul d’en l’espoir d’en tirer quelques profits. Qu’ils aillent au diable, de toute façon ils crèveront tous avant moi! Enfin, c’est ce que moi-même j’en conclurai chaque fois que l’un d’eux trépassera.
Je suis un peu fatiguée là-là. À mille ans, je crois bien avoir fait le tour. C’est étonnant tout de même de constater que je n’ai rien fait d’extraordinaire. Depuis toutes ces années, j’aurais bien pensé avoir un jour mon heure de gloire! J’ai dormi environ 2 920 000 heures, ingurgité plusieurs kilos de nourriture et de litres de liquide, surtout de l’alcool. Je crois avoir fait l’amour 3 054 050 fois (il ne faut pas oublier mes 36 années de travail en prostitution). Autour de moi, j’ai fait le bien parfois, et le mal aussi, mais chaque fois avec passion. Je vous entends d’ici me dire que ce temps aurait pu être mieux utilisé. Ben voyons. Tant qu’on est dedans, on ne le voit jamais passer. Vous saurez peut-être me le dire un jour.
Ce soir j’ai essayé une nouvelle drogue (en passant, le cannabis n’existe plus depuis 2438, il s’est éteint à peu près en même temps que la Gaspésie), la chrynéotaraphine. Wow! Après avoir été gelée, au sens littéral du terme, j’ai eu des visions. Une réminiscence. Je me suis revue le soir de mes 11 ans. Ma longévité je la dois au pacte que j’ai fait avec le Diable ce soir-là. Il m’apprendra au matin de mes 1001 ans, jour où je cesserai pour toujours de me relever, que je me suis prêtée à sa science de la vie éternelle afin qu’il puisse étudier le phénomène chez moi. Il a finalement gagné son pari contre Dieu : l’Homme, qu’il vive 100 ans ou 1000 ans, sera toujours l’étranger du temps.
Malheureusement, on m’empêchera de me souvenir de ma vie et je ne pourrai jamais partager avec vous cette science.
Lyne